Histoire
L’histoire de la ruralité est un immense paradoxe : tandis que les campagnes françaises ont concentré durant des siècles toute la dynamique économique du Pays, celles-ci se sont trouvées vidées de leurs substances au cours des trois dernières décennies. Mais cette évolution récente n’est pas irréversible. Il n’appartient qu’à nous de la renverser: l’avenir des territoires ruraux reste à inventer !
1. Du Moyen-âge à la révolution industrielle, des campagnes motrices
Contrairement à ce qui s’est passé dans bien d’autres pays, la France rurale a été, au fil du temps, le lieu par excellence de la production de la richesse autant matérielle que symbolique.
Jusqu’à la fin du XIIe siècle, l’économie en Occident est une économie familiale fermée. En l’absence de tout système commercial et monétaire et de pouvoir central, l’unité économique est fondée sur l’héritage de la « villa » qui comprend le château fort du seigneur et, placé sous sa protection, le village. L’osmose des activités et la prépondérance des campagnes sont des traits dominants de cette société pré-industrielle.
Dès la fin du XIIe siècle, les chartes d’artisans sont élaborées et les corporations s’organisent. La formation des villes, l’apparition du bourgeois, le développement du commerce international caractérisent alors l’économie médiévale. Les marchands introduisent de la mobilité dans le monde féodal. Mais la ville naissante ou renaissante n’existe que par la campagne.
En apparence paradoxalement, c’est dans les campagnes que la révolution industrielle se manifeste principalement. Textile et métallurgie s’y trouvent dispersés. Au total, on dénombre, en 1789, plus de 1 000 usines métallurgiques réparties sur 600 sites industriels présents sur tout le territoire français.
Ainsi, quand vers le milieu du XVIIIe siècle 80 % de la population vit à la campagne et y travaille, elle n’est pas constituée que de paysans, loin s’en faut : « ouvriers-paysans », «ouvriers-artisans » et « ouvriers-ruraux » en forment une bonne partie et force est de constater qu’à la veille de la révolution industrielle, la production industrielle s’effectue d’abord en milieu rural.
Jusqu’au milieu du XIXe siècle, la dispersion de l’activité industrielle sur le territoire national et sa présence dans les campagnes se maintiennent.
En définitive, c’est le charbon, la machine à vapeur, la voie ferrée et le canal, et la mise en place de structures financières nouvelles, qui vont concourir, ensemble, à la concentration accélérée de l’industrie française. Les accords commerciaux jouent aussi un rôle majeur dans cette évolution. Le traité franco-anglais de 1860, en particulier, contribue de façon décisive à la sélection et à la concentration des entreprises.
2. L’exode rural, la grande déchirure
C’est la révolution industrielle qui a ouvert le long mouvement de l’exode tout au long d’une douloureuse période longue de 130 ans : l’exode rural d’abord, avec le départ définitif du petit peuple des campagnes, puis plus tard, après la seconde guerre mondiale, l’exode agricole.
Le déclin démographique et économique des campagnes s’accompagne paradoxalement, tout au long de la IIIe République, d’une valorisation symbolique extrême faisant des campagnes et des villages – vidés de leurs industries et devenus presque exclusivement paysans – le lieu de l’affermissement de la République pour les uns, de l’exercice de la vie chrétienne, pour les autres, de la fidélité patriotique pour tous. Coupée de la ville « pervertie », éloignée des « classes dangereuses », concentrée sur la terre, la France rurale est l’objet de toutes les attentions.
La IIIe République mène une politique protectionniste et agrarienne. Gambetta crée, en 1881, le ministère de l’Agriculture jusque-là confondu avec celui du Commerce. Il lui donne l’organisation d’un « ministère des campagnes » compétent dans tous les domaines (intérieur, voirie, éducation…). Les catholiques les plus modernistes ne sont pas en reste. Eux aussi voient dans les campagnes le lieu et les forces d’un renouveau. Cet espoir se manifeste notamment à travers l’action de la Jeunesse agricole chrétienne qui, de sa fondation jusqu’à la Seconde guerre mondiale, s’employa à rechristianiser les campagnes en défendant le maintien d’un lien à la terre. Le cadre rural étant considéré comme le lieu privilégié de la vie chrétienne, les valeurs paysannes se trouvent célébrées, notamment l’harmonie de l’homme avec la nature.
La longue tradition de production rurale, en même temps que de valorisation symbolique et politique forte des campagnes et des paysans, traverse l’histoire de nos pratiques et de nos représentations politiques, jusque sous la Ve République et au cœur de l’épopée européenne. Ce scénario est singulier. Il s’oppose en tous points à celui de l’Angleterre. La campagne anglaise est avant tout un paysage.
3. La reconstruction agricole avec l’Europe
Dès sa création, la Communauté Européenne a mobilisé toutes ses énergies et ses ressources pour mettre en place sa Politique Agricole Commune (PAC). La PAC, première politique communautaire prévue dès 1957 dans le Traité de Rome, s’est fixé, dès le départ, deux objectifs:
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Garantir la production (pour assurer l’autosuffisance alimentaire de la Communauté),
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Contribuer au développement rural et à l’aménagement du territoire.
Cependant, dès la mise en œuvre de la PAC en 1962, les deux volets de la PAC ont connu une concrétisation extrêmement inégale. Dès 1962, les politiques de marché ont connu un développement spectaculaire tandis que les politiques de développement rural étaient laissées de côté.
A l’avenir, les choses pourraient bien s’inverser. En effet, quel bilan faire de la PAC?
Les moyens mis en œuvre dans le cadre du premier pilier de la PAC ont permis, non sans difficultés, d’aboutir aux résultats recherchés : la production agricole s’est développée très fortement et les prix à la consommation ont beaucoup baissé, permettant d’alléger le coût de l’alimentation dans le budget des ménages européens.
Mais ce développement spectaculaire s’est appuyé sur des pratiques de plus en plus intensives et concentrées sur une partie de plus en plus réduite de l’espace rural européen. Dans un nombre croissant de territoires, l’agriculture est devenue marginale. La politique agricole traditionnelle n’est pas à même de faire face au déclin rural. Et elle est remise en cause, dans ses modalités actuelles par l’élargissement à l’Est, avec l’arrivée dans l’Union Européenne de pays très agricoles comme la Pologne.
D’où l’idée de développer la politique rurale de mise en synergie des structures autour du concept de multifonctionnalité du monde rural. Cette idée ne s’appuie pas uniquement sur le bilan fait de la PAC, mais aussi sur des évolutions sociologiques récentes : nous avons assisté au glissement de la périurbanisation vers une rurbanité quasi généralisée. Pour la première fois depuis 1990, la population s’accroît dans la majorité des communes rurales – dans les petites communes des couronnes périurbaines comme dans les autres catégories d’espaces ruraux, et cela essentiellement par l’arrivée de nouveaux résidents, retraités, ou travaillant en ville. A tout cela s’ajoute la montée en puissance des préoccupations environnementales.
Résultat : les analystes sont conduits à prendre en compte les espaces ruraux dans leur ensemble comme des espaces de nature, en même temps que des espaces productifs et des espaces résidentiels ou récréatifs. Il y aurait désormais trois visages de la campagne: la « campagne ressource », la « campagne paysage », la « campagne nature ».
4. Le défi rural au 21ème siècle
L’Union Européenne a dès 1991 mis en place une approche territoriale pour soutenir les initiatives de développement rural : les programmes Leader.
L’approche Leader est une méthode globale qui repose sur quelques principes simples :
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Elaboration et mise en œuvre, dans les territoires ruraux sélectionnés, d’un « plan d’action local » définissant plusieurs axes d’intervention pour le développement ;
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Intervention concernant tous les secteurs d’activité, recherchant systématiquement à créer des « Liens Entre les Actions de Développement de l’Economie Rurale », dans le cadre d’une stratégie globale intégrée ;
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Organisation d’un partenariat local, disposant d’une petite équipe technique permanente et chargé de définir et de mettre en œuvre le plan d’action ;
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Cofinancement de celui-ci par la Commission européenne, les Etats membres et/ou les collectivités territoriales ;
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Mise en réseau à partir d’un « Observatoire européen » relayé par des unités nationales d’animation.
Le renforcement de la politique régionale de l’Europe s’accompagne d’une profonde mutation de la PAC qui vise à terme à équilibrer les ressources financières dédiées à l’économie rurale. Sur un total de crédits PAC de 43,90 milliards d’euros en 2002, les fonds consacrés au développement rural s’élèvent à 4,33 milliards. Les débats récents en sont la preuve : un long chemin reste à faire, même si l’accord financier entre la France et l’Allemagne semble assurer le financement de la PAC jusqu’en 2013.
5. Quels choix pour vivre en monde rural demain ?
Quelle ruralité voulons-nous? Quelle agriculture voulons-nous ? Une agriculture subventionnée à l’exportation, continuant à mettre en difficulté les agricultures du « Sud » ? Une agriculture à haute valeur ajoutée, susceptible de répondre aux préoccupations de qualité, de sécurité alimentaire, d’authenticité ? Faut-il « découpler » les aides à la production, c’est-à-dire ne plus les lier au volume de production ? Comment évaluer et rémunérer les « services » offerts par les agriculteurs à la société – environnement préservé, écosystèmes entretenus, patrimoine et paysages mis en valeur ?
Le rural est à un carrefour. Les experts envisagent quatre scénarios d’avenir possibles :
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Un scénario tendanciel, celui de » l’adaptation de la politique agricole commune » ;
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Un scénario de rupture radicale marqué par un désengagement de la puissance publique, l’agriculture se trouvant alors complètement soumise à la loi du marché ;
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Un troisième scénario dit » la qualité d’origine » porté par une redistribution des aides publiques, au nom de la qualité alimentaire ;
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Un scénario dit » l’agriculture de service » marqué par un effacement de la politique agricole au profit d’une politique plus axée sur le développement rural.
A nous d’inventer le nôtre… avec Céline Alléaume !
Antoine Buéno.
